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« Les réseaux sociaux obligent l’audiovisuel à se réinventer ». Regard de Gilbert Bilady.

réseaux sociaux

Expert en audiovisuel et ancien directeur général de Congo web TV, Gilbert Bilady voit autrement l’avenir de l’audiovisuel congolais à l’ère du numérique. Dans une tribune il apppelle l’audiovisuel à se réinventer face à la pression des réseaux sociaux.

 » Les réseaux sociaux ne tuent pas la télévision : Ils obligent l’audiovisuel à se réinventer.

AUJOURD’HUI, lorsqu’un événement majeur survient, notamment un accident comme celui de Kenge, des milliers d’images peuvent circuler sur TikTok, Facebook, WhatsApp, X ou YouTube avant même qu’une chaîne traditionnelle ne commence son journal de 19 heures.

Mais cette réalité ne signifie pas que le journal télévisé est devenu inutile. Elle signifie surtout que le modèle traditionnel de production, de traitement et de diffusion de l’information doit évoluer.

Le véritable enjeu n’est donc plus de savoir :
« Que pouvons-nous montrer à 19 heures alors que les réseaux sociaux ont déjà montré les images ? »

La véritable question est désormais :
« Quelle valeur ajoutée une chaîne professionnelle peut-elle apporter à une information que le public a déjà vue sur son téléphone ? »

C’est précisément là que se trouve la mutation de l’audiovisuel.

  1. L’IMAGE N’EST PLUS LE MONOPOLE DE LA TÉLÉVISION

Le téléphone portable a profondément démocratisé la production et la diffusion des images. Un citoyen peut désormais être le premier témoin d’un événement, le filmer et le diffuser instantanément à des milliers, voire des millions de personnes.

La télévision traditionnelle ne peut donc plus prétendre gagner la bataille uniquement par la rapidité de diffusion de l’image.

Elle doit gagner par la valeur ajoutée éditoriale :
la vérification ;
la contextualisation ;
l’enquête ;
l’analyse ;
l’identification des sources ;
la confrontation des témoignages ;
la vérification de l’authenticité des images ;
la mise en perspective ;
la responsabilité éditoriale.

Une vidéo publiée à 14 heures sur TikTok peut montrer ce qui s’est passé.

Le travail journalistique consiste à établir ce qui s’est réellement passé, dans quelles circonstances, pourquoi, avec quelles conséquences et ce qu’il faut en comprendre.

La vitesse n’est donc plus l’unique avantage compétitif de la télévision. La crédibilité, la vérification et l’intelligence éditoriale deviennent des avantages essentiels.

  1. L’EUROPE N’A PAS SUPPRIMÉ LES MÉDIAS TRADITIONNELS : ELLE LES A INTÉGRÉS À L’ ÉCOSYSTÈME NUMÉRIQUE

L’évolution des médias européens montre que l’apparition des réseaux sociaux et des plateformes numériques n’a pas entraîné mécaniquement la disparition des chaînes traditionnelles.

Les médias ont progressivement développé une présence sur plusieurs supports.

Une même production audiovisuelle peut désormais être déclinée sur :
antenne TV → site web → application → YouTube → Facebook → Instagram → TikTok → podcast → formats courts → direct numérique.

LE NUMÉRIQUE ne doit donc plus être considéré uniquement comme un concurrent de la télévision.
Il constitue désormais l’un des prolongements naturels de l’audiovisuel.

La télévision reste un support. Le numérique en constitue un autre. La véritable force d’un média contemporain réside dans sa capacité à organiser ces différents supports autour d’une même ligne éditoriale.

Note: C’est cette transformation que l’audiovisuel congolais doit intégrer.

  1. LE PROBLÈME N’EST PAS LE JT, MAIS LE JT PENSÉ EXCLUSIVEMENT POUR L’ANTENNE

Le véritable retard serait de continuer à concevoir le journal télévisé comme un produit destiné exclusivement à une diffusion linéaire, à une heure précise et pour un public assis devant son téléviseur.

En 2026, les habitudes de consommation de l’information sont beaucoup plus fragmentées.

Un même téléspectateur peut :
découvrir une information à 13 heures sur son téléphone ;
regarder une vidéo explicative à 15 heures ;
suivre un direct à 17 heures ;
consulter une analyse sur YouTube ;
puis regarder le journal télévisé à 19 heures pour obtenir la synthèse et la mise en perspective.

Le JT ne doit donc plus être simplement un récipient d’images déjà vues.

Il doit devenir un rendez-vous éditorial de référence, capable de vérifier, hiérarchiser, expliquer et contextualiser l’information.

image-77 "Les réseaux sociaux obligent l'audiovisuel à se réinventer". Regard de Gilbert Bilady.
  1. LA DÉCLINAISON MULTIPLATEFORME N’EST PAS DU « SAUCISSONNAGE »

Découper mécaniquement une émission pour les réseaux sociaux peut effectivement produire un contenu sans cohérence.

Mais lorsque la rédaction pense dès la conception qu’un contenu sera consommé sur plusieurs supports, nous ne sommes plus dans le simple « saucissonnage ».

Nous sommes dans la déclinaison éditoriale multiplateforme.

Un reportage de huit minutes peut ainsi donner naissance à :
un sujet complet pour le JT ;
une version web ;
un extrait de 60 secondes ;
une vidéo verticale ;
une interview courte ;
une infographie ;
un podcast ;
une capsule explicative ;
un contenu YouTube ;
plusieurs extraits adaptés aux réseaux sociaux.

Un contenu, plusieurs écritures, plusieurs publics, plusieurs usages.

C’est cette logique que les rédactions congolaises doivent progressivement intégrer.

  1. L’AUDIOVISUEL CONGOLAIS DOIT ÉLARGIR SA DÉFINITION DE L’AUDIOVISUEL

L’audiovisuel contemporain ne peut plus être défini uniquement à travers le triptyque :
télévision + radio + cinéma.

L’écosystème actuel comprend également :
la télévision linéaire et la TNT ;
la radio et les podcasts ;
le cinéma et les séries ;
le streaming et la vidéo à la demande ;
YouTube et les plateformes vidéo ;
les réseaux sociaux et les vidéos courtes ;
les médias numériques ;
la publicité audiovisuelle et numérique ;
les contenus d’influence ;
la production institutionnelle et corporate ;
les retransmissions en direct ;
les événements numériques ;
les nouveaux formats conçus pour les écrans mobiles.

Cette mutation est donc à la fois technologique, éditoriale, économique, professionnelle et réglementaire.

Il ne suffit plus de changer les équipements. Il faut également adapter les compétences, les modèles économiques, les méthodes de production et le cadre juridique.

  1. LA CHAÎNE PROFESSIONNELLE CONSERVE UNE RESPONSABILITÉ ÉDITORIALE PARTICULIÈRE

Le fait qu’un citoyen puisse filmer un événement ne signifie pas automatiquement que son contenu possède les garanties d’un traitement journalistique professionnel.

La question essentielle n’est pas seulement :
« Qui a les images en premier ? »

Elle est aussi :
Qui a produit l’image ?
Quand a-t-elle été enregistrée ?
Où ?
Dans quelles circonstances ?
Est-elle authentique ?
A-t-elle été manipulée ou sortie de son contexte ?
Que montre-t-elle réellement ?
Quelles informations manquent ?
Quelles sources indépendantes peuvent la confirmer ?

Dans un environnement où la désinformation, les contenus manipulés et les images sorties de leur contexte peuvent circuler rapidement, la fonction du média professionnel ne disparaît pas : elle se transforme.

Le journaliste n’est plus seulement celui qui apporte l’image.
Il devient de plus en plus celui qui vérifie l’image, lui donne du sens et permet au public de comprendre ce qu’il regarde.

  1. LE CONGO NE DOIT PAS CHOISIR ENTRE TÉLÉVISION ET RÉSEAUX SOCIAUX

Le véritable choix n’est donc pas entre :
la télévision d’un côté et les réseaux sociaux de l’autre.

Le véritable choix est entre :
un audiovisuel qui refuse la mutation et un audiovisuel qui l’intègre.

Les chaînes congolaises doivent conserver leurs antennes, leurs rédactions, leurs journalistes, leurs moyens de production et leurs rendez-vous d’information.

Mais elles doivent également construire autour de ces structures un véritable écosystème numérique.

Demain, une chaîne ne devrait plus penser :
« Voici notre journal télévisé. Maintenant, découpons-le pour Facebook et TikTok. »

Elle devrait penser dès la conception :
« Voici notre contenu audiovisuel. Quel format, quelle plateforme et quel moment correspondent à chaque public ? »

C’est ce changement de mentalité qui permettra de passer de la chaîne de télévision au média audiovisuel multiplateforme.

  1. CETTE MUTATION DOIT DÉSORMAIS ÊTRE ACCOMPAGNÉE PAR UNE ÉVOLUTION DU CADRE JURIDIQUE

C’est ici que la question institutionnelle devient incontournable.

On ne peut pas demander aux médias congolais d’évoluer vers un écosystème audiovisuel numérique tout en conservant un cadre réglementaire conçu principalement autour des réalités d’une autre époque.

Le droit doit accompagner la transformation technologique et économique du secteur.

La réflexion doit donc porter sur une actualisation du cadre légal applicable à la régulation de l’audiovisuel et des communications numériques, notamment sur le rôle et les compétences du Conseil supérieur de l’audiovisuel et de la communication (CSAC).

Une nouvelle génération de règles doit pouvoir prendre en considération les réalités contemporaines :
télévision traditionnelle et TNT ;
médias numériques ;
plateformes de partage de vidéos ;
contenus audiovisuels diffusés sur les réseaux sociaux ;
streaming et vidéo à la demande ;
production audiovisuelle numérique ;
publicité audiovisuelle et publicité numérique ;
retransmissions en direct ;
contenus générés ou assistés par l’intelligence artificielle ;
lutte contre la désinformation et les manipulations audiovisuelles ;
protection des publics ;
responsabilité des acteurs de l’écosystème ;
pluralisme et diversité des expressions ;
nouveaux modèles économiques de l’audiovisuel.

Il ne s’agit pas de mettre tous les acteurs numériques dans une même catégorie ni de reproduire mécaniquement les règles de la télévision traditionnelle.

Il s’agit de construire une régulation adaptée à la réalité de l’écosystème numérique, tout en préservant les principes fondamentaux de la liberté d’expression, de la liberté de la presse et du pluralisme.

  1. UN NOUVEAU CAHIER DES CHARGES POUR L’AUDIOVISUEL CONGOLAIS DEVIENT NÉCESSAIRE

La réforme ne devrait pas s’arrêter à la loi.

Le cahier des charges applicable aux opérateurs et services audiovisuels doit également être réexaminé afin de correspondre aux nouvelles réalités du secteur.

Un cahier des charges pensé pour une époque dominée par la télévision linéaire ne peut pas répondre entièrement aux exigences d’un marché où un même contenu peut être produit, diffusé, monétisé et consommé simultanément sur plusieurs plateformes.

Le nouveau cadre devrait notamment intégrer les exigences liées :
à la qualité des contenus ;
à la responsabilité éditoriale ;
à la production locale ;
à l’accessibilité des contenus ;
à la présence numérique ;
à la transparence des modèles économiques ;
à la publicité audiovisuelle et numérique ;
aux nouveaux services audiovisuels ;
à l’innovation technologique ;
à l’utilisation de l’intelligence artificielle ;
à la vérification des contenus ;
à la protection des mineurs ;
au respect du pluralisme ;
et à l’évolution des modes de consommation des publics.

Le cahier des charges ne doit plus seulement encadrer une chaîne de télévision. Il doit accompagner un média audiovisuel devenu multiplateforme.

  1. RÉFORMER NE SIGNIFIE PAS SIMPLEMENT RÉGLEMENTER DAVANTAGE

La modernisation du secteur ne doit pas être comprise comme une volonté d’ajouter des contraintes aux médias.

Elle doit également créer un environnement permettant aux entreprises et professionnels congolais de s’adapter, d’innover, d’investir et de produire davantage de contenus locaux.

La régulation doit donc chercher un équilibre entre :
liberté + responsabilité + innovation + pluralisme + développement économique du secteur.

Le défi consiste à éviter deux extrêmes :

un audiovisuel totalement dépassé par la transformation numérique, d’une part ;
et un espace numérique sans règles adaptées aux nouvelles réalités, d’autre part.

Entre les deux se trouve la construction d’un véritable écosystème audiovisuel congolais moderne.

CONCLUSION : faire entrer la télévision dans l’ère numérique

Le problème n’est donc pas que le journal télévisé soit devenu une « peine perdue ».

Le véritable problème serait de continuer à produire le JT comme si le téléphone portable, Internet, YouTube, TikTok, Facebook, WhatsApp et les autres plateformes N’EXISTAIENT PAS.

Les réseaux sociaux ne tuent pas la télévision. Ils obligent la télévision à redéfinir sa valeur.

L’avenir de l’audiovisuel congolais ne consiste pas à abandonner la télévision au profit du numérique.

Il consiste à faire entrer la télévision dans le numérique, à transformer les chaînes traditionnelles en véritables médias multiplateformes et à donner à cette transformation un cadre juridique et réglementaire adapté.

Cela suppose donc une réflexion sérieuse sur l’évolution de la loi organique relative au CSAC, ainsi que sur la révision du cahier des charges de l’audiovisuel congolais, afin que ces instruments correspondent aux réalités technologiques, économiques, éditoriales et professionnelles de l’audiovisuel de 2026.

La mutation numérique est déjà là.

La question n’est plus de savoir si l’audiovisuel congolais doit changer, mais comment son cadre juridique, ses professionnels, ses entreprises et ses institutions vont accompagner cette transformation.

L’audiovisuel de demain ne sera pas uniquement télévisuel. Il sera multiplateforme, connecté, interactif et profondément numérique. Le Congo doit préparer ce nouvel écosystème dès aujourd’hui.

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